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In between. C'est l'un des titres de la série photographique de Stéphane C., comme une entrée dans un monde équivoque. Cette série, on le devine, est sans commencement ni fin. Stéphane C. est livré à ce geste obsédant qu'est de photographier. Et qu'importe où il se trouve, ce qu'il fait. L'essentiel est d'arracher aux choses leur voile d'incertitude. Comme si la somme des apparences, ne donnait du monde qu'une vision parcellaire, indéfinie. Toujours vibrante, vivante. Ces images ne dévoilent pas un autre monde, il s'agit bien du nôtre, mais le photographe, avec une émouvante sincérité, tâche d'en relever ses blessures et ses déchirements. Tentative exacerbée de faire coexister sur un plan photographique, le réel et son double, comme vouloir faire entrer le jour dans la nuit.

Amaury Da Cunha



Les images de Stéphane C forment un ensemble photographique sédimentaire. Il y a une composition élaborée par couches. Elles sont compactes et denses, dans leurs textures comme dans leurs profondeurs. La lumière balaye le noir pour écarter les sujets des zones opaques, qui les rendaient indiscernables, jusqu'alors baignés d'obscurité. Nous sommes face à un processus de mise à jour. Il y a donc une archéologie du réel qui chercherait obstinément à révéler ce qui est caché, infime, afin de le porter au monde. Une démarche de fouille, quotidienne, méthodique et au long cours, sur des emplacements spatio-temporels rarement dévoilés. L'auteur nous parle bien d'entre-deux. D'interstices subtils dont il faut faire l'expérience afin d'en recevoir les retentissements.

Mais la photographie, qui officie souvent pour authentifier ce qui a été « là », amène ici une hésitation. Ça a été ? S'il y a une dimension fictionnelle, mêlée d'autobiographie, on y trouve aussi la restitution d'un état intérieur instauré par le traitement du noir et blanc. Ces états relèvent de l'invisible, seule l'image peut figurer leurs existences. Seraient-ils logés dans l'esprit seul du photographe ?
Quand il y archéologie, il y a aussi disparition préalable. Le battement d'un premier ensemble d'images nous signifie le frottement de deux univers qui se superposent. L'apparition y rencontre l'effacement. Il en ressort une atmosphère fantomatique. Peut-être légèrement mystique. Certaines postures des protagonistes évoquent à ce titre une quête de rédemption. Ils semblent parfois acculés à une errance rituelle au bout de laquelle ne surviendra que leur propre disparition.

Une deuxième période prend ensuite place. Une sorte d'apaisement intervient où la lumière adopte par moment un nouveau statut. Elle irradie et, par là même, aveugle les surfaces. Par son éclat, visages, corps, façades et vitres sont soumis à ce gommage. Là encore, des symboles suggèrent que ce parcours aboutira sans doute à un exorcisme, comme sur la photographie de cet homme qui semble faire ses ablutions au milieu d'un lac.
Dans cette série, la place de la marque est cruciale. Marques de l'écriture « Silence », « Coming soon very sad », des tatouages, des griffures mutilantes sur la photographie d'un enfant défunt. L'existant mis à l'épreuve par la matière écorchée. Marques aussi du passage de l'auteur, à travers un territoire, sur le film photographique hypersensible, afin de restituer ce dont il a été le témoin conscient. Des sceaux contenus dans un espace figé même s'il apparaît tremblant.
Ce que l'on retrouve aussi dans l'espace de représentation pictural, c'est cette préoccupation de la conservation. Retenir. Toujours retenir. Ce qui importe a l'auteur. Il y convoie l'instant arraché au quotidien, mais aussi la question des images déjà existantes : affiches, petites photographies d'identité, l'anatomie d'une société reposant sur la représentation et le souvenir.

Face au travail du photographe et à sa démarche établie sur la durée, vient à l'esprit le mythe de Sisyphe. Celui de l'éternelle tâche et de l'éternel recommencement. Implacable.

Emmanuel Madec